Le temps des cerises

Por Margaux Kobialka

« […] et encore une fois croyez-vous que j’ai
tant d’années à jeter par les fenêtres ?… »

Claude Simon, Les Géorgiques          

 

À chaque fois, de retour dans cette ville, je plonge dans une fable. Le processus de dissolution de la réalité s’opère en quelques centièmes de seconde à peine. Imperceptible. Le réel se dilue, dilate, disperse et puis disparaît. Dissonances. Intruse, autre, étrangère et pourtant un des puzzles constituant cette irréalité. À chaque retour l’apprivoiser, la capricieuse, l’amoureuse. Accorder sa respiration à celle de la ville, retrouver son reflet, se rendre à la source qui ressource.

Mes pas se dirigent involontairement vers la rue Grodzka, toujours un peu brumeuse par la fraîcheur du soir. Un petit détour par Kanonicza, une des plus anciennes ruelles médiévales,  et sous le regard curieux de douze apôtres de l’église St. Pierre et Paul, je continue à marcher comme une somnambule par les quais de la Vistule qui, comme un ruban bleu, entoure le château de Wawel. J’ai l’impression d’entendre un appel hypnotique du Quartier Juif. 

-Pourriez-vous m’allumer une cigarette ?

Drôle d’oiseau celui-là avec son chapeau, pantalon à carreaux, deux paquets de cigarettes à la main.

Vous aviez dû vous soûler à ce point ?

Je trouve enfin une cigarette dans un troisième paquet et un briquet, je lui fourre les deux paquets vides dans les poches, il y a une harmonica au fond, je la lui mets dans la main.

-Tenez-la !  Voilà !  – lui dis-je en allument la cigarette dans sa bouche. - Maintenant, jouez-en pour moi !

Il me regarde le visage aux anges, il joue.

Reprenons…

À l’angle de la Place Novy et de la rue Esther, dans la porte entrouverte de l’Alchimie, à travers les carreaux des vitres la réalité s’égoutte tac, tac, tac. Parfois coule gluante comme la vodka cerise sur le rebord de mon verre. Le savourer, comme cette vodka, comme chaque instant de l’éternité sans contours.

Dans la salle amarante d’à côté les visages sourient depuis les murs. Les visages des Juifs. Les visages des morts. La respiration de l’âme de l’universberce l’Alchimie dans un incessant mouvement. Revenant.Le temps est à la fois fluide et immobile. Le présent se déforme, dégonfle, décolle par-ci et par-là. Nonchalance du temps qui passe. S’effiloche. En sépia enfumé. Tu marches au milieu de la Place Novy avec un ami. L’air légèrement malin, tu ne m’aperçois même pas. Une main dans la poche d’un pantalon à mi mollet en boule, un peu comme drapé, ta veste entrouverte avec négligence et une cigarette dans l’autre main. Tes cheveux couleur blé, gommés, tu regardes l’objectif, souriant. L’autre avec sa moustache, une petite touche mélancolique, pensif. Les gens derrière vous en redingotes, chapeaux melons. Ça devait être au printemps, qu’en penses-tu ? Il y avait de la lumière dans l’air, une sorte d’étrange luminosité des jours lointains. De mon coin, à la table d’acajou au fond, juste à côté de la porte de l’Alchimie, je t’observe avec curiosité. Tu traverses la rue dans l’autre sens. Tu t’en vas. Si près et si loin à la fois. Les atomes du temps se dispersent et nous séparent. Vois – tu ? Grand-père…? Toi avec ton accordéon et tes cigarettes, moi avec mes vodkas et mon encre rouge. Si proches et si lointains. Les vieux murs de la Place Novy resteront témoins de tes jours heureux et de mes nostalgies. Dans la pénombre de l’Alchimie, les gouttes de la cire chaude des candélabres tombent, sèchent et se cristallisent en larmes éternelles. Le soupir du temps paresseux dans la porte entrouverte de ta vie.
Mais à nouveau la musique assez forte m’envahit, la bande sonore de  Arizona dream, et ce gâteau aux cerises. L’atmosphère s’imprègne du parfum des cerisiers en fleurs. Putains de cerises, une obsession. Le sacre du printemps. La vodka est forte, lourde, puissante, rouge et sucré comme Euphoria de Klein. La dévoration du temps et celle du gâteau fondant à la cerise de la vodka. Et ces putains de cerisiers en fleurs. Le présent au sirop cerise file et se répand sur la table d'acajou… plouf, plouf, plouf. 

Les molécules du temps en pétrification se densifient et nous nous retrouvons, toi et moi, ensemble, dans le laps d’un temps depuis longtemps révolu. Hors du monde, notre espace à nous deux, dans le vacillement de l’instant jamais vécu. Dans la démesure envoûtante d’un printemps nappé d’une lourde couche du sucre glacé au goût de cerises. Putains d’immortelles cerises alchimiques.

© Margaux Kobialka , 2006