Ailleurs
Por Iván Salinas
et la tristesse tombait sur
tes yeux comme des pièces
dans une machine à sous…
Leur rencontre a eu lieu comme les rencontres ordinaires ont toujours lieu. Rien ne laissait prévoir l'angoisse que leurs propres corps allaient retrouver l'un avec l'autre, l'un sans l'autre. D'une rare expérience, ils n'avaient pas à attendre quoi que ce soit. De personne. Sans l'imaginer vraiment, sans l'avoir véritablement imaginé, ils étaient là en train de rien attendre, ils n'avaient plus rien à miser sauf l'incertitude d'une soirée dévoilée qu'ils avaient engagée de manière presque automatique, comme ce qu'ils faisaient la plupart du temps quand ils se trouvaient les sens altérés. Automatisme qui leur avait auparavant coûté très cher. Le monde est plein de personnes qui n'ont rien d'autre que l'identité que le Monde leur a donnée, une image fidèle et intense, forte, transcendantale. Bien entendu, pour eux c'était de même, bien que souvent ils atteignaient un manque d'assurance en soi qui leur permettait, parfois, de sortir du cercle des vérités et tomber dans la farouche anxiété de la chair, du désir innomé qui vite tombe dans les mœurs, mais qui restait, des fois, des fois, pur et déteint de toute éternité. Ils savaient que le hasard d'une bière prise sans préméditations dans une solitude totale (elle et lui, seuls et inconnus ), leur avaient ouvert les portes des rencontres où les corps se froissaient souvent, souvent ils frôlaient un tremblement inattendu ou renouvelé, cru disparu à jamais dans d'autres relations où les masques étaient la vérité des existences, où l'habitude avait déserté tout espoir, tout désir. Mais au début, sans savoir quand et comment cela allait finir, maintenant qu'ils avaient une telle hâte à se donner , la rencontre n'avait eu lieu que parce qu'elle était préalablement épuisée. Aucun des deux n'avait le moindre intérêt à dévier son destin. Sauf que, là, au même lit où ils s'ébattent, leur destin est un seul, qui remonte à la surface semblable à ce cri dont il est impossible dire à qui il appartient.
Tu me demandes d'arriver au milieu de tes jambes et d'y approcher ma bouche, de semer en toi ma salive tiède. Qui es-tu, étrangère, dont le corps me répond incessant, nonchalant, luxurieux? Je prends point par point la peau de tes hanches, les anfractuosités de ces espaces que ma tête, là où je suis, ne peut pas identifier, mais si ton corps, cette anxiété qui me déchire de son étreinte. Moi dans ta racine, ma langue au sein de ta racine qui m'appelle, et de l'excitation de tes lèvres j'entends un viens, viens , et ensuite une lettre quelconque, une lettre qui ne correspond pas à mon nom, et alors je comprends que tu es là, mais que tu penses à lui aussi, et cela ne m'énerve pas, puisque tu n'appelles pas un autre, aussi étranger que mes mains à cette pensée tienne qui chevauche les secondes de la terre, essoufflée... Tu appelles ce, plutôt celui qui t'habite, celui qui s'agite de mon aide, mais… avec moi ? Que suis-je pour toi? Où? Et à quelle heure? Dans cette soirée qui ne finit jamais, absent du temps et inconnu des hommes, je te sens mordre ce fil de voix, épuisé... Une autre fois, la dernière, ils se sont rencontrés, vraiment, mais vraiment , par hasard. Ils ne s'étaient pas donnés de rendez-vous, ni de consigne. Ils s'étaient vus la semaine précédente, et au passage l'un d'eux avait signalé un quartier (Batignolles?), et que c'était sans doute par mégarde, se sont-ils dis ensuite, qu'ils avaient accomplis cet engagement non prévu. Comme si cela était sûrement ce qui importait. Elle était entrée la première, et avait ouvert un livre qu'il lui avait offert une nuit où il rentra en retard, les mains pleines des « géniales occasions, impossibles à ne pas saisir ». Elle lisait, la tête penchée sur les pages, la main gauche tenant le grog brûlant, quand il vit à travers les rideaux et la crasse des vitres une fille qui leva sa chope et lui lança un regard piquant, peut-être coutumier. Il ne s'arrêta pas immédiatement, il refit le chemin, ouvrit la porte, sourit à la fille, et au moment de commander au comptoir, il la découvrit, le verre appuyé sur sa lèvre, absorbée, et l'impression lui fit perdre la sécurité si chaude et réconfortante des instants précédents. Il hésita à payer et partir tout de suite : la tristesse et une gêne venue de nulle part étaient déjà là, précises et mordantes. Sachant parfaitement qu'elles n'allaient disparaître quoi qu'il arrive, il abandonna le sourire maintenant franc de la fille brune, ses jambes luisantes à bas violets, ses seins qui s'agitaient à peine comme devinant la taille exacte de ses mains, pour marcher vers elle, qui au moment de le voir avala une longue gorgée qui lui brûla la langue. Il découvrit aussi la gêne, la tristesse, et un brin de colère qui s'effaça tout de suite sur son visage. Pourquoi finir comme ça, alors, toujours avec la distance et la force de sentiments actuels à travers lesquels les passés seront examinés, remaniés, exaltés et faussés ensuite, inventés d'une colorature nécessaire, indéniable. Pour une fois, étonnés tous les deux, ils se regardèrent depuis le futur, en spectateurs déjà de ce qu'ils étaient en train de vivre. Il se présenta comme un chorégraphe très connu dans le quartier par ses performances excentriques et délirantes. Ils venaient de quitter son emploi, et c'était la dernière fois qu'il venait boire un verre, avant de partir à l'étranger, avant de ne pas revenir pendant longtemps. Elle sourit, amusée, imaginant si elle allait répondre, mais dans son sourire il découvrit plus de ce qu'il n'attendait, et prit sa main douce, tiédie par le grog, excitante, inconcevablement réelle.
Elle souriait, toujours, et en finissant sa boisson, elle prit ses affaires, s'habilla et sortît. Les voisins lancèrent à Jacques des regards de réprobation, de jalousie, d'indifférence. Martine, elle décida d'être Martine , alla au comptoir et paya. Devant la sortie, avant de fermer son manteau, elle se regarda quelques instants dans la glace, et aima les rougeurs que le rencontre avait empreintes sur ses joues. Vivante, elle sortit, laissant Jacques languir avec sa Vodka Tonic. Tant pis, l'après-midi commençait à peine, et il en commanda une autre. Lui traîna sa main jusqu'au rebord de la table. Couverte par un amas d'enveloppes, il découvrit une miette qu'il se mit à balader sur sa paume. Alors elle arriva et le regarda d'un air inconsolé, puisque d'un coup elle revoyait son frère mort pendant la capture des membres de sa famille, en serrant précisément un bout de mie dans sa main, raide, jaunie. Inconsolée, non, plutôt énervée, comment arrivait-il comme ça à bouleverser sa vie, toute commode et fraîche, pure ...? Elle refit le chemin, mais tout de suite elle comprît qu'il l'avait sentie, qu'il l'avait perçue et qu'il l'avait vue tous ces longs instants où elle se souvenait. Le regarder était déjà trouver à chaque fois ces yeux assombris et calmes, et au fond d'eux une question, infiniment posée, qu'il avait à son égard lorsqu'elle s'absorbait. Il avait, très étrangement, à l'interroger sans l'étouffer, sans insister lourdement. Alors la colère revint, mais cette fois elle était claire, contre lui, contre elle aussi: rien de plus clair que d'y voir la peur qu'ils avaient placée au sein de leur relation, au sein de toutes leurs rencontres. Même maintenant, ils étaient au point de tout laisser tomber, plus d'une fois elle aurait voulut l'appeler, et lui dire un mot virulent, invincible. Ou tout simplement arrêter de penser à lui en le faisant tout le temps. Qui était-il, d'où venait-il pour la toucher comme ça, de son regard, d'une peur ou d'une haine confondue? Pourquoi restait-il ainsi sur le fauteuil, identique à un épouvantail périmé, usé, tombé ridiculement par terre? Mais pourquoi elle, et elle, ici, ce matin, avec le spectre de son frère venant lui cracher à la figure tous les silences des nuits calmes, toutes les heures passées devant l'ordinateur en attendant l'email ? N'y avait-il pas d'autre manière, autre fille, autre temps possibles? Elle s'approcha de lui et lui arracha la boulette de mie, et la lança contre sa figure. Lui, plus anxieux qu'énervé, la laissa passer, et la prit par la ceinture la conduisant à ses jambes. Brusquement, il secoua ses cheveux et appliqua ses dents sur son cou. Elle se plia, et mena les deux mains jusqu'à la tête de lui, la serrant fortement. Ensuite il la souleva et l'amena à la chambre voisine, où une persistante odeur de sueur et de sexe flottait. Au milieu de cette cape fine, ils refirent l'amour avant le coucher du soleil, s'endormant pour une fois enlacés, reposés. Tu écartes mes cuisses. Je te demande d'écarter mes cuisses et d'y approcher ta bouche. Je te demande d'introduire tes lèvres au fond des miennes, je te demande d'insérer ta langue au milieu de moi, au milieu de cette racine qui commence en deçà de moi et me déchire sans le savoir maintenant où je crois que c'est toi, toi et personne d'autre qui s'enfonce en moi, qui vient me déchirer avec ma propre perte, avec ma propre souffrance lors de cet instant où toutes les lumières sont allumées –et je ne vois rien de toi, où ton nom me vient, toujours le même, plein de sonorité mais vide de lui-même, qui est-tu, étranger, qui es-tu qui viens me prendre de mille formes sans arriver à m'atteindre? Même moi, quand je me remonte depuis mon milieu, moi-même je ne trouve jamais le nom de ces mains qui se perdent au sein de moi, au sein d'une révolte froide, intellectuelle et fatigante. Qui est moi, étranger, ce moi qui pense pendant que tu... Ils se sont revus trois fois de suite. La nuit tombait calmement la dernière soirée où ils pourraient se voir encore droit dans les yeux, où ils auraient la chance de ne pas songer à des dettes d'une échéance impossible à différer. La nuit où ils se sont perdus de vue, ils ne pouvaient pas la faire revenir dans leur mémoire. Si quelqu'un était venu leur demander ce qu'ils faisaient telle date à telle heure, ils auraient dû passer des instants très lourds, puisque aucun de d'eux n'éprouvait l'empreinte de l'autre dans sa chair. Toutefois, quand ils se revoyaient et se touchaient très brièvement, la percée d'un souvenir apparaissait soudain, et pour ceci ils avaient toujours hâte de partir, le plus tôt possible. Je reviens de ton regard, je reviens de moi et me trouve dans ton regard, je m'accable et m'effondre dans les cils épais qui couvrent tes yeux, dans la profondeur de quelques traits à peines cachés dans cette lumière opaque du bar. Qui nous a présentés? Il me semble que quelqu'un est arrivé et nous a fait tendre nos mains, les serrer timidement, dire nos noms sourdement. Comment savoir qui a-t-il pu nous rendre visibles l'un à l'autre? Comment savoir qu'un hasard pareil aurait pu atteindre les résultats que ton regard déjà perce et dévoile, ici et maintenant, au milieu de la nuit fausse du bar, de ce bar duquel nous ne nous sommes pas encore partis, je prévois un long sentier de violettes et de tilleuls, de bienveillance et d'ardeur. Qui connaît la taille de la nuit, la mesure des secondes? Qui aurait pu, qui, quand, d'une pareille certitude, où rien ne revient au hasard, où tout est écrit d'une encre de neige, où les oiseaux nous survolent, affectueux, protecteurs. La voix du voyage est en nous comme une griffe du calme, et au sein de ce regard, tes yeux et les miens, nos peurs et nos désirs désertent, se transforment, se liquéfient et renoncent à eux-mêmes devenus réalité, oubli, besoin. Qui, dans ces yeux, et comme ça? A quelle heure, sans que nous nous en soyons rendu compte? Assommés? Affamés? Abrutis? Du calme, tu as dit, et la cloche a sonné. Tu es venu trois fois aujourd'hui. Trois est le chiffre qui régit notre pertinence, trois est le chiffre de nos malheurs, de nos jours ensemble, de tout ce qui peut être énoncé, prévu, désiré. En dessous et au-delà tout se greffe dans une autre chair. Nous ne sommes plus nous-mêmes chez les autres. Ici, dans ces murs qui nous sont étrangers, qui nous surveillent et couvrent, nous nous arrachons cet espace exhalant sans pudeur la trace indéfectible de nos sexes. Nous renions de nos noms ainsi que de nos lèvres décharnées et anxieuses de la douleur que le plaisir occasionne. Ici, trois fois, tout est fini tu es venu dire, avec tes frappes, avec tes pas hésitants, avec tes remords avant la plaie et avant la certitude totale, totale de ne plus voir d'autre issue. Le temps te déchire, tu te sens fatigué d'attendre, du désir, des désirs que tu ne pourras jamais assouvir, parfaire, rendre amicaux. Tu es leur proie, à jamais, et si tu as été capable d'arriver jusqu'ici, aujourd'hui, de faire le guet tout ce temps, si tu n'as pas crié en montant et descendant l'escalier, c'est parce qu'ils sont en toi, et ce sont eux qui t'ont mené, dès le premier jour, jusqu'à moi, jusqu'à mes cuisses, jusqu'à ta propre impuissance de partir sans déchirer, sans partir n'étant jamais venu, et c'est cette impossibilité de ne pas venir, de rester ailleurs, là où le vent n'a pas de cure de rien, qui t'as poussé au seuil de cette porte, trois fois frôlée, trois. Et sans rien dire, tu es parti, enfin, enfin. Je reviens de toi, je m'instaure en toi comme la promesse d'une abondance infinie, à laquelle je refuse toute partie de moi au tout dernier moment. Je suis en toi, sur et dans chaque morceau de ta peau. La colère de revenir vaincu au monde m'exaspère. Que sommes-nous devenus, ici, à cet instant même où ma main te plie en deux et joue avec toi comme la mère passionnée cache naïvement un bonbon à son enfant. Je suis ici parce que toi, délabrée de destin et de futur... Je suis ici puisque toi, ici ... Ma respiration n'est plus la communication avec le monde. Mes poumons exigent un cri perpétuel, le monde n'est plus avec moi, je le vois et je me vautre contre. Ta respiration m'en éloigne, et plus les jours passent, je ne sais plus si je … encore... Rien sur ta peau, mon enfant, ma peur, que l'illisible d'une inscription, le miroitement d'un tatouage, la griffe d'un météore... l'éclat du croisement de traces qui s'interpellent et se détruisent à l'infini, et dont l'infiltration redresse l'image absente d'une figure incorporée. Sans le drap qui brûle. Dans l'espace ouvert. Plus proche de toi quand je dors que le jardin de sable qui me ronge chaque nuit et me ratisse. Du nord au sud, de l'infini à ta peau, de ma désolation à l'adieu. De la fin au début, à sa disparition. Du fait de renoncer à la renonce nous descendîmes encore. Le point presque final n'était qu'une excuse trouvée dans un milieu tout autre que celui de nos corps qui chuintaient de plus en plus le long de nos lits, de chambres voyeuses louées en mercenaires, des salles universitaires, des restaurants peu soucieux du retard d'un couple à l'étage, des fumées des pubs en sous-sol, aveuglants. Lors de ces contacts, nos corps chuintaient une certitude dont nous , à la fin, nous étions incapables. Le trop de mémoire, le chemin tracé au préalable –et sûrement –et toujours, et toujours, la résistance inutile à un simple jeu qui le devint très tôt –très tard parce que nous trop pensifs . Quête effrénée qui voulait échapper à la perpendicularité parfaite de cet ici, obstinés nos deux à séparer ces lignes pour une fois étroitement liées à l'horizon, quand c'était nous-mêmes ceux qui attendaient à la fin, anxieux, différents, transformés en ce que nous avions prévu dès le début. Chagrin, délice du chagrin, promptitude de la perte. Il la prend par la main. Elle résiste un peu. Elle recule. Elle hésite. Elle s'avance et prend finalement cette main qui dérive, sans savoir quoi faire, prise au dépourvu, à la limite d'une faute qu'elle n'avait pas encore commise. Ou peut-être si, mais trop tôt. Et maintenant sa main n'était qu'un faible espoir. Tout avait été dit, les lèvres ne reconnaissaient plus aucun sens. Rien ne leur restait. Seuls, et encore, leur corps. Rien n'était totalement perdu s'ils avaient le fil de la peau sur lequel s'attarder, rester et penser à l'autre, au corps autre qui s'agitait vide de pensé, vide de présent, vide de lui-même. Rien, plus rien. Et pourtant, au milieu de tout, il l'avait cherchée, il avait étendu sa main, lui, trop tard, ou peut-être à la recherche des peut-êtres qui n'habitaient plus en eux. Creux. Ils l'étaient. Et pourtant, ils éprouvaient du plaisir. Le vent s'approcha de lui, affola sa veste et partit sans plus revenir de la soirée. Avec ce geste de la ville, elle se fixa où elle était, et ne fit plus aucun mouvement. Le soleil s'était arrêté, ou du moins c'est ce qu'elle croyait, et la baignait d'une langue ocre, la rendant presque comme la pierre du pays, presque comme les visages de ces femmes qui passaient à ses côtés, marmonnantes, rapides. Elle se décida et remit ses pieds en mouvement. La ville perdit ses teintes et elle se retrouva sur son chemin en allant à la piscine. Etonnée, elle s'arrêta à nouveau, cette fois incapable de dire ce qui s'était passé. S'était-elle évanouie? Alors qu'elle allait faire un pas en arrière elle sentit sa main à lui prenant la sienne, un sourire débordant de son visage, et sa voix impossible: -Alors ton voyage? Mais maintenant tu es à moi. A moi. Prends ma main, descend-la jusqu'à tes yeux, prends ta main et remonte tes doigts jusqu'à mon cou, jusqu'au rebord de ma bouche. Nous y sommes presque, tu me donnes le sucre et le lait comme si nous habitions ensemble depuis des siècles, mais c'est à peine notre premier réveil ensemble. Je suis là à tes côtés et la lumière est entrée avec un fracas de colombes, et des orages de calme. Ensuite ta bouche a finalement atteint l'os de ma hanche. Qui m'a réveillé? J'ai sursauté, j'ai failli me croire ailleurs. Alors j'ai entendu ta voix, un « bonjour » dans cette langue, la « tienne »? la « mienne »? Un klaxon, un cri, et l'odeur inouïe du café nouveau, s'infusant goûte par goûte, et en même temps (ensuite? avant? comment être si sûr d'une simultanéité imposée par qui? par quoi?)... Ma langue commence à toucher tes rebords. Je suis au point de te situer, où, je ne sais pas, mais tout d'un coup tes gestes commencent à devenir des affres, une prévision d'échéances. Ta bouche pendant m'a dissout et réinventé, tout sans le sentir, sans que j'y puisse rien. Je suis là, les yeux fermés, ta main posée sur eux, et je commence à deviner, à songer à des possibles infinis. Qui est toi ? Plus je m'approche, plus l'habitude s'effondre et s'installe. Quand est toi? Comment c'est toi? Les tartines arrivent, et je ne suis pas encore éveillé. Rien ne m'appartient. Et pourtant, je te sais à moi, je te tiens par un sein, et ce tremblement... Tu es encore en moi, je sens ta semence et son mensonge, ton visage encore en moi et tes lèvres comme tu me parles maintenant, je ne tiens qu'aux empreintes de tes doigts, ta voix n'est pas creuse, mais c'est une autre voix dont j'ai besoin, avec toi, sous les draps de tous les lieux, sur la fourrure de tout objet sur lequel nous nous asseyons et nous nous cherchons encore, et encore, poursuivant nos traces comme des chasseurs manqués, puisque je ne te cherche pas,et toi à moi ? Et pourtant, nous voici, toi, derrière moi, me vidant la tête de tout ce discours et le mettant sous mes paupières (est-ce que je vois?), me prenant me prenant me prenant voici à nouveau toi, ou ta semence, et pour une fois c'est ton cri, et non toi, pour une fois c'est ton haleine coupée ce qui m'emplit, ce qui me dévore et me ronge le ventre, me morde et m'assaille et me fait revenir encore et encore à cet instant, où mes yeux délivrés d'images voient et tu te penches gravement et délicatement sur mon dos, et tes lèvres et le souffle qui échappe de tes narines me trouble comme l'orage la pluie. J'étais là, et c'est à peine ici où je me redécouvre, seule... Le parc s'ouvre dans son obscurité, la nuit est tombée depuis longtemps, et je suis venu sans savoir que toi aussi tu viendrais, que tu allais me faire encore le coup et décider au dernier moment de gâcher ma paix, puisque là il ne s'agissait que de cela, puisque dans ta réaction il n'y avait rient d'autre qu'un entêtement, et dans la plupart des cas, un ennui profond, un ne-pas-savoir-quoi-faire-chez-toi-toute-seule, alors tu venais traîner devant moi, qui fumais au milieu du parc, entré en cachette, et tu suivais la braise de la cigarette et tu me mettais devant ta taille fine, ta poitrine libre, tes cuisses luisantes avec des bas argentées, et je pressentais à l'instant l'humidité cachée entre tes jambes, et je devinais aussi son arôme, l'urgence de ce mouvement de jambes, à droite et à gauche, toi sans parler, toi juste traînant en face de moi qui n'avais au début qu'une faible envie de fumer, tranquille, au milieu de la nuit, mais tu savais bien, oui, peut-être trop, que j'attendais quelqu'un, peut-être aussi toi, mais peut-être non, attendre sans savoir qui, et même si quelqu'un allait transposer la grille, remonter plié la bute, se placer en face de moi caché dans l'obscurité, oui, toi, qui t'approchais, nonchalante, sans culotte, fraîche, et moi je te regardait faire, je nous regardais faire, et après, pressé par je ne sais quel désir, quelle urgence, quelle démonstration d'impassibilité, je te faisais tourner sur l'herbe tiède, sur nos vêtements enlevés en toute hystérie. Nous n'avions plus peur d'être découverts. Et pourtant, c'était moi qui partais le premier, et tu restais là, bercée par le tour des astres, de ton esprit, la désinvolture de ce qui n'est plus, de ce qui se prend des doigts et glisse quelque part dans notre mémoire, dans le délice des souvenirs, qui nous a inventés , avais-tu soufflé la voix entrecoupée... Et moi je te laissais seule, dans la nuit courte presque éteinte, et je rentrais, quelque part de la nuit, pour que tu ne me découvres, pour pouvoir fumer calmement, pour voir si jamais tu arrivais à nouveau au milieu de tout. Quand ils commencèrent à décliner doucement dans la routine des jours, l'un d'entre eux (elle, lui?) eut l'idée de s'envoyer des cartes postales avec des rendez-vous insensés, dans des endroits incohérents et éloignés de leurs activités usuelles. Ainsi, ils se virent maintes fois dans des cafés inconnus, dans des restaurants pourris et sordides, dans de luxueuses brasseries qui les laissaient fauchés le mois durant. Mais cela ne les empêcha pas de s'y délivrer avec davantage d'intensité, et même avec une jouissance qu'ils ne retrouvaient pas autrement. A chaque fois ils changeaient de nom, de métier, d'origine. Il se rappelait bien, lui, le jour où elle dit que ses parents étaient des russes, et que c'était pour cela qu'elle avait ce nom, et aussi la seule occasion où elle reprît le sien. Voilà pourquoi sa peau blanche, voilà pourquoi ses cheveux blonds et ses yeux verts. Il n'oubliera jamais la douceur avec laquelle elle l'avait pris ce jour, dans un hôtel caché et étonnamment propre au fond de la rue Jarry, entre ses lèvres, et aussi sa propre profusion. Gourmande comme elle l'était, elle dut s'avouer vaincue, et laisser tomber son sperme, au risque de s'étouffer. Elle partit sans le toucher, sans lui dire un mot, et c'est ce vide ce qu'il ressentit si profondément. Vidé dans le vide. Mais pour elle, la meilleure fois fut la première, quand elle reçut la carte postale de l' inconnu , en donnant des cordonnées délirantes, mais avec une description physique exacte d'elle. Vu l'heure, elle se dit que le risque était réduit, étant donnée la fréquentation de l'endroit et l'heure: la Patache, un dimanche d'été. Il avait donné une brève indication vestimentaire. Pas d'erreur possible. Elle s'y était rendue, et contre son propre dégoût initial (elle lui avait menti: elle allait rencontrer des amis de son ancien copain et qui voulaient les revoir ensemble...), elle s'était assise, charmée par son allure toute différente de lui (jamais vue cette chemise, jamais vus le pantalon ni le chapeau qui lui allait si bien...), par son nom invraisemblable et absurde, et prise dans l'élan, par le nom qu'elle avait choisi (toujours convoité, jamais porté comme ça), par sa main qui la frôla et l'excita soudainement, par la proposition murmurée entre deux gorgées de whisky, par cette destination ignorée (elle le tracasserait plusieurs jours pour savoir à qui appartenait le studio), par le fait même de pouvoir partir et cette fois à jamais. Elle ne le saurait que plus tard, mais c'est ce qu'il attendait d'elle. Il ne voulait que son départ, mais cette folie les rendit plus déraisonnables qu'avant, et ses étreintes devinrent plus espacées, mais aussi plus poignantes qu'au début. Ils s'arrachaient, à « coup de dents » comme elle disait, des instants qu'ils n'allaient plus retrouver.
Ailleurs.
© Iván Salinas , 2005
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